mardi 22 mai 2007
Le kitesurfeur..
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Eugène Bricot
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Libellés : kitesurf
dimanche 20 mai 2007
Vive la VIeme Raie Publique !!
Car maintenant c’est sûr qu’on l’a bien profondément dans le trou de balle !!
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Eugène Bricot
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Libellés : Brèves
La Casta !
Je restais là, bouche bée devant le sublime corps ondulant de cette déesse et de son sourire ineffable à mon égard, le doigt bien calé au fond du nez, retenant mon cerveau pour qu’il ne déborde pas tout à coup. Mon regard figé dans le sien. Elle était superbement revêtue d’un châle d’été blanc qui faisait ressortir son teint bronzé. Par-dessous ce voile d’albâtre, un léger débardeur aux bretelles de soie vert de nacre descendait sur une poitrine tendue en avant comme deux missiles pointés vers moi. Un jean moulait ses hanches savoureuses et des escarpins la rendait dénuée de toute prétention et c’était bien cela qui était parfaitement odieux à mon imaginaire figé de laboureur paisible de mon âme. Je me suis alors demandé si je n’avais pas atteint directement avec mon ongle un ou plusieurs neurones. Je n’osais plus bouger de peur de faire disparaître cette vision, de débrancher le fil des mes songes….
Allez, allez…. Benito…. casta d’là !! T’as vraiment l’air d’un con.
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Eugène Bricot
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Libellés : Vagabondages
vendredi 11 mai 2007
Le vent du sud
Ici le vent souffle en continu comme à travers une énorme roche fissurée. Aussi dur que la pierre, aiguisé comme une lame. Ce vent là single, gifle, siffle, il rend fous ceux qui ne sont pas assez solide dans leur tête. L’air rentre par les narines de celui qui le hume face à la mer et tourbillonne, calé au fond du crâne, en tornade microscopique. Il déconnecte les neurones, récure toutes les pensées.
Pourtant tout est plat aux alentours, tous est blême comme de l’eau pas très claire. Les étangs, les salins, les digues pleines de nids de poules sur lesquels ont circule. Il y aurait tout pour méditer calmement sur les étendues de mer ou d’eau douce.
Mais ici on est bousculé par le vent, chahuté en permanence, brinquebalé d’une jambe sur l’autre quand on marche. Le vent est le facteur du déséquilibre permanent de celui qui se rend à Beauduc. J’ai calé mon véhicule pour la nuit pas très loin du bord de la plage. En plein travers du vent qui vient du large. 26 nœuds seulement ce soir, plus moi qui vais dormir ici, secoué comme une chaussette sur son fil à linge. Ou bercé, si j’arrive à m’habituer aux ruades de la brise. Pas étonnant que les chevaux soient aussi fougueux et que les taureaux des environs soient aussi sanguins.
Mais que c’est beau, que c’est austère et extrême !! Rien que pour une nuit, ça vaut la peine de faire le détour, surtout en traversant la Camargue en plein par son milieu.
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Libellés : kitesurf
lundi 16 avril 2007
Le royaume du vent
Impossible de savoir si depuis 1844, date de fondation de la ville de Dakhla par les espagnols au sud du Sahara Occidental le vent souffle ici comme il souffle aujourd’hui. Les relevés météos n’existaient pas, les manches à air étaient celles des rares Sahraouis présents dans le coin, ou plutôt de leur cheich emportés par la brise.
Sur la route de Dakhla (Sahara Occidental)
Quand on marche le long de la route qui même au camp (30 km de ligne droite !!) les camions surchargés qui nous croisent ont un air penché, une espèce de vague à l’âme inquiétant, qui fait croire à un châssis défectueux, à un train de pneus crevés. Mais non, c’est le vent !! Celui qui les persécute de coté comme une gifle violente donnée par une femme enragée.
Le sable au ras du sol vous cingle les chevilles. Les rares herbes viennent se planter dans le bas du pantalon comme des sagaies. Les traînées de poudre de sable s’enfuient au loin à la vitesse de l’éclair, dans un mouvement ondulé qui rend le sol instable. On marche courbé et ivre.
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Eugène Bricot
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Libellés : Voyages
L'été sera chaud
Transpiration au creux de la serviette
Chaleur de la douche qui effleure ma crasse
Froides impressions du savon sur mes pattes
Tricot de corps et maillot de bain à terre
Ocre jaune de l’aube et du soleil vague
Gorge rouge de la piqûre de l’insecte
Dans la fraîcheur matinale, le soleil se lève
Pêche à la ligne et poisson dans la baignoire
Dans le contre jour un rayon blanc m’éblouit
Mouche dans la douche prend coup de torchon
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Eugène Bricot
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Libellés : Poésie
dimanche 7 janvier 2007
La voix
— Ha ha ….. chienne ! tu l’as bien aimé cette dérouillée, hein ?
Aucune réponse ne vient de la femme prostrée sur le sol. Mais plus jamais le long silence qui suivi cette question ne fut aussi violent pour Antoine. Plus jamais il ne saurait croire à la sincérité apparente et simple d’un homme qui lui paraissait bon. Plus jamais il ne ferait confiance dès le premier souffle à la quelconque explication que donnerait sa mère. Plus jamais. Car il savait tout au fond de lui que quelque chose n’allait pas entre eux deux. Il se doutait depuis des mois. Et… ce sentiment trop coupable qui l’envahit alors lui paraissait trop injuste. Il comprit tout et cela le meurtrit de façon la plus dure qu’il n’avait jamais connu, alors que les vexations étaient pourtant nombreuses depuis cette arrivée au sein du foyer. Son attention fut extrême pour tenter d’écouter ce qui allait advenir et pour sauver sa peau de cette rage qui le submergeait si brutalement. Le silence se fit alors lourd comme une chape de plomb liquéfiée qui l’enveloppait. Un silence plein de cris. S'il avançait en haut de l’escalier, dans le couloir mal éclairé, les lames du parquet allaient craquer. S'il faisait un pas de plus encore ces mots allaient se diriger tout droit contre lui et le transpercerait à jamais. Figé dans sa chair sur ces quelques marches gravies, que l’éclat de voix avait stoppé net dans sa course, Antoine consenti toutefois à reprendre son souffle après un instant qui lui parut une éternité. L’air qu’il respirait avait un goût de souffre, celui qu’il expirait était épais et tenace et lui semblait impossible à repousser devant lui. Il étouffait, sa cage thoracique enfoncée. Il était en équilibre sur un fil placé à des centaines de mètres de haut au-dessus des rochers. Sans filet, avec ses seuls bras d’enfant pour servir de balancier. Antoine n’osait pas regarder en bas, ne pouvait revenir en arrière, ne se sentait pas capable d’avancer d’un centimètre supplémentaire. Tout autour de lui était le vide gigantesque. Au-dessus le ciel était menaçant. Le vent pourrait se lever d’un moment à l’autre et le faire chuter. Cette toile d’araignée qui l’étreignait ne tenait qu’à un fil et il sentait bien que ce brin ténu pouvait lâcher à tout moment.
Le silence se prolongeait entrecoupé des sanglots étouffés par les lèvres tuméfiées de la femme. Et ce rire sarcastique qui continuait de résonner entre les murs, dans ses oreilles. « Non », pensa seulement Antoine. Le seul mot à peu près cohérent qui lui vint et avait un peu de sens à cet instant pour lui, pris dans sa stupeur.
Ces paroles qu’avait prononcé l’homme envahirent peu à peu l’espace des pièces alentours, en écho feutré dans un univers inexistant et lui revenait en pleine face. Un flot de lave mêlée de fange et d’immondices qui détruisait sur son passage tout ce décor familier, tous ses repères. Il avait du mal à le croire. Etait-il, lui, toujours vivant ? Etait-il possédé à son tour par cette voix qui lui glaçait le sang, lui terrassait les membres ? Devait-il se soumettre et accepter ? Aucune réponse ne lui vint. Il vacillait tantôt en avant, tantôt en arrière. Sa mère gisait sur le sol, pensa-t-il. Lui, il se sentait éclaboussé de la douleur prescrite de force comme une potion qui ne le soulagerait pas. Le médecin était un charlatan et la blessure resterait à jamais une plaie béante.
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Eugène Bricot
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Libellés : Vagabondages
lundi 18 décembre 2006
Sur la route
Le lecteur CD entama alors le Stabat Mater dans la version de Pergolèse, la seule selon lui qui valait la peine (clic droit ICI "ouvrir dans nouvel onglet" pour mettre le son ). Dès les premières notes, Franz pensa alors à la plénitude de sa vie qu’un tel moment de grâce allait rendre encore plus heureuse. La profondeur des chants, la douceur des paroles, la légèreté sobre des notes le confondait dans une immense sérénité qu’il ne trouvait pourtant pas triste. Cette poignante douleur était aussi intensément charnelle qu’un sein de femme que l’on caresse du bout des lèvres avec langueur, un intense amour, songea-t-il.
La sinuosité du paysage qui l’accompagnait dans son véhicule, les arbres diffus éclairés en contre-jour par la lune ronde qui se penchaient sur son passage étaient les chefs d’orchestres de la mélodie qui pouvaient l’amener jusqu’au-delà du ciel étoilé et glacial. Plus rien ne comptait. Cette route, et la musique, rendaient une paix ineffable à son âme de jeune homme trentenaire qui avait toujours su prendre la vie avec discernement. Son intuition le guidait chaque jour vers les sages résolutions, quitte à en pâtir un temps. Assez discret dans pas mal de domaines qui font que la vie aurait pu être futile pour lui, Franz étonnait toujours son entourage par la sobriété de ses actes et la maturité de ses jugements. Il dégageait une forte impression dès le premier contact qui faisait comprendre que son être était Un. Rien n’était simple quand on l’approchait, mais pour lui, tout l’était. Sa clairvoyance d’homme de la nature l’accompagnait sans jamais de grosses déceptions, même si parfois il avait pris des risques incongrus.
Pourquoi fallait-il que les hommes de cette terre soient aussi rares pour donner à la vie cette façon aussi sublime de s’exprimer à travers la musique ? Pensa-t-il au sujet du compositeur. Qu’y avait-il donc là à transmettre quand la magie des airs et des sons entamaient si puissamment sa pensée jusque dans sa propre chair ? Mort à vingt-six ans dans de terribles souffrances alors qu’il composait cet air, Pergolesi avait gravé son oeuvre dans le marbre comme jamais d’autres après lui ne le firent, que l’expression de la mort était aussi vitale.
La vitesse et la puissance de son véhicule grisaient Franz tandis qu’il écoutait les andantes se succédant aux moderatos…. Si le premier mouvement avait donné une profondeur d’une intensité émotionnelle sans égal, que Vivaldi n’avait pas su rendre aussi envoûtante de calme, les autres mouvements étaient toutefois très variés. Tous les morceaux étaient un parfait hymne à la méditation dans un enchainement baroque dépouillé.
Franz sondait sa vie durant ce temps écoulé depuis son départ du domicile. Il aurait pu tracer sur ce chemin de fin d’année toute sa destinée simple et émouvante. Ses pensées étaient aussi claires que l’horizon étoilé qui le couvait de mille feux distincts, sans fioriture, sans détail inutile. Son émotion était à son comble et pourtant il soupçonnait que quelque chose arriverait sans prévenir ce soir là. Rien de grave. Non. Juste une idée fixe qui s’était introduite dans son esprit comme on oublie quelque bricole à emporter qui d’un coup devient essentielle. Une certitude vague. Mais la réponse ne venant pas alors il continua à rouler sans se soucier vraiment de cette impression subtile qui ne le malmenait pas pour autant…
ps : vous pouvez continuer vos lectures avec le fond musical...
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Eugène Bricot
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Libellés : Vagabondages
jeudi 7 décembre 2006
Stabat Pater VI
L'odeur de la sciure me ramena à un souvenir de ma merveilleuse enfance.

Concerto pour scie
Chaque fois que j’utilisais une scie pour trancher une lame de parquet, et que je devenais distrait, tu n’étais pas très loin pour me reprendre : « — Tsst, tsst, le marchand de scie m’a vendu toutes les dents de la scie !! » Alors les mouvements de mon frêle bras devenaient plus amples d’une extrémité à l’autre de la lame… Je me rendais compte, après ta subtile remarque, que ça allait surtout bien plus vite ainsi. La sciure tombait sur mes godasses. On la stockait ensuite pour éponger je ne sais quoi… au cas où…
Couverts de cette poussière de châtaigner, nous nous concentrions sur les mesures à prendre et la manière de mieux agencer chaque lame par rapport à l’autre ; sur l’inclinaison du clou ; sur l’angle d’attaque du marteau ; sur la cale indispensable pour mieux ajuster…
Dans un coin du grenier que nous avions déjà terminé, j’aperçu alors de larges planches beaucoup plus grandes, d’une essence différente, posées à même le sol. Je ne les avais pas observées la fois précédente.
— Ca ! me dis-tu alors que tu m’observais, c’est pour quand je serai mort. Je ne fus pas vraiment étonné de ton sens pratique habituel et de ton impudeur d’homme vieillissant. « Au cas où… »
A travers la lucarne, un rai de lumière éclaboussa les particules de bois en suspension dans lesquels je flottais comme un ange. Mes narines s’imprégnaient de ces milliers de lucioles. Un brouillard tiède, doué de nature enchanteresse se collait à mes cheveux ; me calfeutrait les oreilles ; s’amoncelait dans la commissure de mes paupières, de mes lèvres. Le divin était proche et je transperçais de mon corps le rai de lumière oblique pour voir si ma boule de cristal intérieure fonctionnait correctement. C’était beau.
Tu rajoutais : — Je me fiche pas mal, ce jour là, d’être enfermé dans un cercueil vernis calfeutré de taffetas blanc. Hop !! Entre ces quatre planches et dans un trou au fond du jardin…. Ce sera au poil. Pas de voisins !! Je trouvais intérieurement cette idée géniale.
— C’est du cèdre, précisas-tu, beaucoup plus dur pour les vers…
Lorsque nous partions, ce qui finissait de me réjouir c'est que déjà, si jeune, tu m’avais appris à conduire ton vieux break Ami 6 qui tanguait dans les virages. Il me servait surtout à visiter les prairies herbeuses du coin quand tu n’étais pas avec moi. Cela t’exaspérait et me plaisait énormément.
Tant de dizaines d’années nous séparaient mais tu ne m’avais pas caché non plus que si tu m’avais aussi appris à conduire si tôt quand nous partions tous les deux, c’était toujours…au cas où… Et je me sentais grand, avec toute cette poussière de bois sec qui me bouchait le nez et collait mes cheveux tout crades !!
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Eugène Bricot
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Libellés : Stabat Pater
dimanche 3 décembre 2006
Stabat Pater V
Tu écartes à peine la paupière d’un œil dans ton demi-sommeil endolori et aussitôt tu prononces mon prénom alors que tu ne m’as pas revu depuis un moment. Tu refermes ton œil et tu restes dans le vague de ton âme un moment avant de te tirer complètement de ta torpeur de ce début d’après midi. Tu tends tes bras, tu crispes ton visage. Je ne te précipite pas. J’attends, accroupi à tes genoux, face à toi, que ta lumière se fasse peu à peu.
La porte reste ouverte sur le couloir car c’est aussi la vie qui déambule à proximité de toi. D’un coté les voilages de la porte vitrée sont tirés pour cacher le jardin où des vieillards que tu ne veux pas voir déambulent. De l’autre coté des chariots et les aides soignantes vont à leurs occupations et passent nous faire un petit bonjour.
Depuis ta chambre minuscule j’entends les appels sourds qui proviennent d’un patient qui gît dans une autre pièce au fond du long couloir inhospitalier. Un appel fort qui résonne, à peine compréhensible « Un-fé-mé !!! », répété sans discontinuer. Je frémis à cette mélopée.
Collé au dossier de ce fauteuil, tu es bien tenu par tes os un peu rouillés, épatant chacun de ta capacité à pouvoir dormir presque debout. La nuque raidie et le nez en l’air. Je n’y vois que ta fierté habituelle statufiée. A ton âge, tu m’impressionnes, non plus de ta toute puissance arbitraire et de tes coups de gueules imprévisibles perdus depuis longtemps, mais parce que je te trouve alors très beau. Malgré la déchéance de ton corps et de ta pensée, tu gardes cette immanence qui nous a tous fait un peu de ta chaire. Je suis profondément respectueux et alors je t’enlace dans mes bras comme je peux, comme j’ai appris à le faire depuis peu. Je sais que cela te touche et moi, dans quelques temps, je ne pourrai plus le faire.
La mélopée persiste depuis le couloir. « Un-fé-mé !! ». Je m’habitue.
Alors extirpé de ton calme apparent tu me demandes « -Où est ta voiture ? ». Nous sortons dehors mais je ne te montre pas où est ma voiture. Je la prendrais volontiers pour t’amener directement au paradis qui ne t’attend pas forcément. Mais une fois là haut, je suis sûr que tu aurais bien su négocier ton entrée avec les tenanciers de la boutique. Et « - J’ai fais ce que j’ai pu !!» avec ta mine contrite que tu sais prendre, aurait probablement suffit.
Dans la rue tu acceptes mon bras non sans me faire remarquer que tu aurais préféré que se soit l’inverse. Mais tu acceptes que cet ordre des choses soit inversé et je te trouve incroyablement doux. Tu as froid. Je te couvre de mon blouson. Il fait pourtant très bon pour cette fin de mois de novembre.
Nous marchons.
Tu ne revendiques rien et commentes, à ton habitude, ce que tu vois alentours. Ta vue est encore excellente. En traversant les rues et les parkings tu me demandes encore « Où est ta voiture ? ». Elle n’est pas ici. Tu ne la verras pas.
Je te l’aurai bien prêté pour que tu ailles te divertir dans quelques brocantes des environs. Mais j’en ai besoin et, tu sais, il y a longtemps que tu ne conduis plus. Ta voiture à toi, que tu ne me réclames plus maintenant, est vendue depuis deux ans. Tu ne me parles plus aussi d’Andernos et de cette envie, comme un rituel indispensable que tu t’étais fixé, pour finir en paix.
Tu parais avoir compris là où tu te trouves et pourquoi tu y es maintenant. Tu dénigres ces « grabataires » qui t’entourent avec ton ironie intacte. Tu n’as pas tant changé. Moi, je t’ai pardonné tout ce que tu m’as fait ou ce que tu n’as pas fait. Mes douleurs indicibles, mes rancoeurs se sont dissipées…
Nous passons dans la ruelle. Comme je t’explique que maman est partie se reposer en Alsace, tu concèdes aussitôt « - Comme je la comprends ».
A mon bras tu es tranquille. Devant la haute tour carrée de pierres historiques qui surplombe la bourgade tu y aurais bien vu un château d’eau camouflé. Ou bien « Ca doit pas être facile à chauffer ! ». Soit. Et je savoure tes commentaires de personnage encore curieux et attentif à tout. Surtout les pissotières, que nous dépassons, ne t’ont pas échappées.
Ici, rien de cela, tu seras bien soigné pour quelques semaines et en sécurité.
Nous retournons sur nos pas depuis la place centrale. Dans le couloir aseptisé, le ton du gisant s’est étouffé et le « Un-fé-mé » se fait moins preignant. Jusqu’à ce que je réalise qu’il s’adresse à l’infirmière.
Je te regarde fixement dans le bleu passé de tes deux yeux quelques peu cernés et rougis. Cela te fais sourire. Je te serre dans mes bras. Cela te surprend à chaque fois, mais tu me le rends sans rechigner. Vois-tu comme tu pourrais être à ma merci si je t’étreignais un peu trop fort ? Sous mes mains, à travers ton pull, je sens tes omoplates acérées et les plis de ta colonne vertébrale rocailleuse. Pourtant tu es doux. Quand je m’écarte, tu as cette mine réjouie et un peu gênée de t’être laissé surprendre par une émotion dont tu n’as pas l’habitude. Ton père lui-même te prenait-il dans ses bras ? Bien sur, mais tu as oublié. Que t’as-t-il dit aussi de cette vie si longue et si riche que tu as allais avoir, alors que lui-même t’a laissé si jeune ? Il n’a sans doute pas eu le temps. Comment est-il possible que certains traversent des décennies en toute quiétude avec cette naïveté d’enfant gâté ?
Je te laisse là, hésitant, chancelant debout sur tes frêles échasses à rechercher ta canne qui est désormais perdue dans un des couloirs immenses.
Mais tu me demandes encore :
« -Où est ta voiture ? »
Et je songe :
« - Ma voiture ? Elle s’est écrasée contre un arbre sur la route qui mène à l’horizon de ma peine. »
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Eugène Bricot
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Libellés : Stabat Pater


